Les Français parlent à un Belge by Thomas-Xavier Christiane

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« Visite guidée de l’entre deux-tours de l’élection présidentielle française »

 

Entre la Belgique et l’Espagne, il y a un territoire. Ce territoire est composé de quelques grandes villes reliées entre elles par des autoroutes. Le long de ces dernières, il y a des sorties. Au bout de celle-ci un fast-food (souvent un McDonald's) et un hypermarché (terme local pour désigner un grand supermarché) autour desquels gravitent villages et petites villes. Ce territoire, c’est la France. Celle-ci est dirigée par une bureaucratie qui demande à ses sujets de choisir un candidat, un élu pour la « redresser » du désastre du quinquennat de l’élu qui leur avait promis de la « redresser » cinq ans plus tôt. Cet élu, c’est le Président de la République, l’ultime prophète télévisuel qui va sauver la France. Il est choisi par un processus d’élections libres mais néanmoins médiatisé par des médias subsidiés auquel participent les français, un peuple millénaire et unique en son genre.

Cette fois-ci, c’est au mois de Septembre de l’année dernière que les tractations de votes ont commencé pour rassembler autour de onze candidats qui, à terme d’un premier tour, n’était plus que 2. Marine Le Pen et Emmanuel Macron, décrits par sa Sainteté le Pape François comme étant « un coté l’extrême droite et un autre coté dont on ne sait pas d’où il sort. ». A la télévisionles débats commencent « On s’attendait à un discours fondateur on a eu droit à des vive Brigitte » « Je ne dis pas que l’Allemagne est un pays sous développé ». Ca vole haut ! A une semaine de la fin de cet épisode tragi-politique, j’ai décidé de prendre mon sac et d’aller faire connaissance avec mes voisins.

Tourcoing, la résistance

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Avant de me rendre à Paris pour être témoin de l’expression démocratique, j’ai décidé de me rendre à Tourcoing. Située à une gare de la Belgique, Tourcoing était une commune de 95.000 (prononcez « quatre-vingt-quinze ») habitants. Lorsque j’y suis arrivé le ciel était gris, les rues pratiquement vides et la plupart des volets de magasins étaient fermés. Seuls un snack, le bureau de Pole-Emploi et quelques boulangeries résistaient encore à la faillite.

J’avais choisi Tourcoing en procédant par élimination. Il me fallait une commune du Nord accessible en train qui n’avait pas laissé Marine Le Pen l’emporter au premier tour et qui devait se trouver la plus isolée possible du reste du monde. Tourcoing se présentait à moi sur un plateau servi par le communisme, Jean-Luc Mélenchon, le candidat de la France insoumise au patronat mais perdante au scrutin y était le vainqueur local du premier tour. Je voulais  rencontrer ses militants et c’est l’antenne locale du syndicat socialiste, la CGT que j’ai contacté pour avoir une discussion franche. Au téléphone, on m’avait confié que « officiellement, la CGT n’a pas de positionnement politique mais je peux vous assurer qu’avec les camarades, on s’est entendu au premier tour pour voter pour un candidat qui est arrivé en troisième place. ». Je brûlais d’impatience de mettre un visage derrière ces mots. Le visage de la lutte finale française au 21ème siècle.

Après avoir posé mon sac dans un charmant hôtel de bord de route qui se situait sur le parking d’un hypermarché Intermarché, je pris mon appareil photo et mon carnet de note et c’est vers le centre-ville où je savais que je trouverais le siège de la CGT que je me dirigeais. Sur la Grand-Place de Tourcoing, je me mis en terrasse pour prendre un café avant de m’y mettre quand je fus abordé par Salvatore.

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Salvatore était de Tourcoing mais originaire d’Italie. Il ne travaillait plus suite à une crise cardiaque. Il était dans ce qu’il appelait le régime d’invalidité de niveau 2 et il touchait 800€ par mois. Avant ça, il était dans le bâtiment (il gagnait alors 2100€ par mois) mais il a eu un infarctus et il avait du arrêter de travailler. Il ne regrettait pas le passé et ne se sentais pas mal par rapport à son sort. Il savait qu’il a eu beaucoup de chances dans la vie. Il ajouta qu’il considèrait qu’il est déjà mort plusieurs fois. La première fois, c’était en 1974 (« T’étais pas né toi »). Il venait d’avoir son permis de conduire quand quelqu’un lui est rentré dedans avec une camionnette en brulant sa priorité. Il avait 3 enfants qu’il aimait plus que tout et seul leur bonheur importait pour lui. Cela dit, il me regarda et me dis que c’était mieux avant « maintenant, y a plus que des kebabs, c’est de la bouffe de merde et on attrape des maladies ».

Lorsque j’aborda la question du scrutin tant attendu, il me dit que « C’est d’office Macron qui va gagner ». Macron il ne l’aimait pas beaucoup mais il pensait que si Le Pen passerait, ce serait la guerre civile en France. Il me dit ensuite qu’il ne votera pas parce qu’il était italien. « Par contre ma femme, elle vote Le Pen ». Je lui demanda ensuite ce que les gens voulaient pour le futur. Il me répondit « du changement ». Je lui demanda ce que c’était le changement : « Ca, personne ne le sait mais ça fait bien de le dire. »

Je le remercia et pris une photo de lui, il paya mon café, je pris mon sac et je me dirigeait vers la maison du peuple qui se trouvait à une encablure de là près de la Mairie.

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J’arriva sur place et je me retrouva en face d’un bâtiment usé par des décennies et peut-être des siècles d’une lutte sociale acharnée et déterminée. A l’intérieur, on y façonnait avec les moyens du bord la résistance des plus faibles envers les plus fort. La resistance des main travailleuses qui ne se laisseront pas manger à la sauce Medef par un patronat qui méprisera toujours l’humanisme au profit du Profit. Je rentra dedans d’un pas hésitant. Du bas d’un grand et bel escalier parsemé d’affiches aux caractères rouges, j’entendis des voix venant du haut. C’est encore plus hésitant que je me dirigea vers elles. Lorsque j’arriva en haut, je vu plusieurs personnes dans un bureau et je dis « Excusez-moi, j’ai téléphoné hier ». Un homme lève la tète et lança à mon encontre « Ah le photographe belge. Je t’attendais camarade ». Cet homme, c’était Cédric.

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Le socialisme commence chez Cédric au PS avant de se diriger vers la CGT et le FDG. Il fonda ensuite avec les camarades le FRPG, un relais politique comme le PCF. Il adhérait également au mouvement des Insoumis. Bref, il luttait avec toute une série d’abréviations pour la défense des plus faibles.

Tout avait commencé en 1973 (prononcez « soixante-treize ») lorsque deux policiers frappent à la porte de la maison où il grandissait. Ceux ci lui demandèrent: « on peut voir ta maman ? ». Ils étaient là pour annoncer à sa maman que son époux venait d’avoir un accident mortel au travail. La raison de ce décès ? Le patron ne voulait pas qu’il porte une ceinture de sécurité. C’était l’événement qui a initié début de l’engagement pour la défense des plus faibles chez Cédric.  Son parcours professionnel s’est ensuite parsemé d’injustice qu’il vécu ou vu. D’abord manager, Cédric s’est fait licencié à cause de ses problèmes de dos. Il n’arrivait plus à trouver de travail et même s’il donnait une grande partie de son énergie à la création de postes de travails pour les handicapés, il senait qu’il voulait en faire plus. Il se mit à militer. Au début en soutien à François Hollande pour les Présidentielles de 2012. Mais ce dernier le déçu énormément notamment avec les 49-3 de Manuel Valls. Un moyen « non démocratique » de faire passer des lois en faveur du patronat.

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Il décida alors de s’orienter vers Jean-Luc Mélenchon. Cet ancien ministre et membre du parti socialiste avait fondé un mouvement qui s’appellait « La France Insoumise ». Ce mouvement avait rassemblé l’extrême gauche (un terme que Cédric n’affectionnait pas du tout, il préfèrait « la gauche ») et continuait de convaincre au-delà. C’était, paraît-il un mouvement « qui a donné à des gens l’impression que tout est possible ». Ce mouvement attirait d’ailleurs à ce moment ceux qui ne prenaient même plus la peine d’aller voter, les fameux abstentionnistes.

Lorsqu’il parlait, Cédric avait un vocabulaire et un charisme d’homme convaincu. Il savait que les forces de gauches allaient continuer à se rassembler et finirait par prendre le pouvoir. La défaite de Jean-Luc Mélenchon au premier tour était dure à avaler mais il reconnaissait le chemin parcouru et gardait l’espoir pour l’avenir. Lorsque je lui ai demandé si ceux qui ont votés « Insoumis » se dirigerait vers Marine Le Pen, il me dit qu’il n’y croyait pas. Par contre, il savait que si celle-ci gagnait éventuellement les élections, elle s’en prendrait aux syndicats et ceux-ci devrait lui faire face avec toute la force qu’ils ont, avec leurs armes démocratiques. Ce dimanche, il comptait faire barrage au FN en votant pour Macron. Il ne le sent pas du tout mais au moins, ce n’est pas le FN.

Cédric me dit alors qu’il « doit aller chercher ses gamins à l’école ». Je pris congé de lui en le photographiant lorsque du fond du couloir une voix rauque et granuleuse s’adressa à moi : « Tu veux un café camarade ». Jamais je ne refuse un café.

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Cette voix, c’était celle de Habib. Il était le responsable local de la CGT. 37 ans, pas d’enfant. « Vaut mieux être célibataire pour aller au combat. Etre syndicaliste, c’est dormir avec un œil ouvert car la guerre avec les patrons ne s’arrête jamais. Pour les salariés, avec les salariés, contre le patronat ». Le parcours de cet homme commença lorsqu’il était animateur. Il travaillait dans un milieu de bourgeois trotskistes qui lui rendait l’environnement pourri. Il quitta l’animation et monta son syndicat pour les jeunes « Aujourd’hui, les jeunes ils ont le choix entre la mosquée et la rue. ». Il avait voulu devenir collaborateur pour une ONG mais seuls les petits bourgeois trotskistes en recherche de soi (les bobos en français non syndiqué) étaient engagés dans celles-ci et partaient en mission à l’étranger. On ne voulait pas du prolétariat, « on préfère les fils à papa avec des dreads. »

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Habib n’avait pas de problème avec le terme « extrême gauche » même s’il voyais la gauche de Mélenchon (qui n’est pas assez radical à son gout) comme celle du PS d’il y avait 30 ans. Il avait rencontré l’homme politique durant la campagne à l’occasion de « l’affaire de la fausse couche de chez Auchan ». C’était un mec sympa, paraît-il. Marine Le Pen était pour lui une candidate des riches qui méprise les salariés et ne savait pas de quoi elle parlait « elle a grandit dans les beaux quartiers et n’a jamais travaillé de sa vie ». Au deuxième tour Habib ferait aussi barrage au Front National. Une expression utilisée pour dire qu’il allait voter pour Macron sans vraiment le dire.

Je resta à son bureau à discuter avec lui pendant plus d’une heure. Il m’expliqua sa vision de l’histoire comme une succession de « -ismes ». De l’Impérialisme, on était passé au Nationalisme et enfin on avait achevé les pauvres avec le Capitalisme. Celui-ci s’était développé sous le modèle romain du « lumen prolétariat ». Une pratique qui visait à diviser les pauvres les uns contres les autres (aujourd’hui avec les discours sur les roms et les musulmans.). Il me présenta sa vision de l’histoire et de ceux qui partageait sa lutte. Il regrettait le service militaire mais n’aimait pas le communautarisme « qui divise ». Il conclut sa leçon d’histoire : « L’humanité, elle existera toujours avec ou sans étiquette. Et l’humanité, c’est l’injustice aussi, c’est pourquoi la lutte sociale s’impose ! ».

L’entretien étant fini, il m’invita à visiter le bâtiment en sa compagnie. Ce même bâtiment était la source d’un différend entre lui et Gérald Darmanin, le Maire (du parti de droite « Les Républicains ») de Tourcoing. « Il a voulu nous le prendre mais on s’est battu ». Avant de partir, je pris des photos de l’équipe locale et de la pièce où ils travaillaient. Habib m’offra un drapeau de la CGT et me dis fièrement qu’il était membre du PTB (le parti communiste belge). « Tu viens à la Manifiesta, camarade ? ».

En sortant de ce bâtiment, j’était un peu déboussolé et je décida d’entamer une promenade pour découvrir Tourcoing.

Tourcoing était une ville française sans grande prétention. La population y était diverse et sympa. L’urbanisme était défiguré par les différentes promesses économiques et industrielles des décennies du 20ème siècle. Au milieu de petites et charmantes maisons ouvrières germinaloise se trouvaient de gros immeubles d’appartement haut ou larges dans lesquels on était venu entasser les ouvriers avant de délocaliser leur usine. Seul le Boulevard Gambetta qui traverse le centre-ville fait penser à ces grandes villes qui font la fierté de la France. Les panneaux indiquaientla plupart du temps des destinations en Belgique. C’est d’ailleurs là que les locaux allaient acheter leurs cigarettes. « Soit tu vas en Belgique et c’est 5€, soit tu restes en France et c’est 10€ » me confia la serveuse d’un restaurant. Bien qu’à coté de la frontière, le dépaysement y est total et la tradition française des prix exorbitants y est respectée.

Un peu plus loin, je rentre dans un parc et je rencontra (à gauche) Dylan (22 ans) et (à droite) Youcef « avec un c » (20 ans). Les deux jeunes roulaient un joint sur un banc. Dylan venait de finir un bac en commerce et Youcef étudiait « vente ». Je me joignis à eux pour leur demander un avis sur le scrutin prochain et Dylan pris le dessus dans la discussion : « quoiqu’il se passe, on est dans la merde », me confia t’il directement. La France allait mal, c’était un tout. Elle avait le choix entre « la peste et le choléra », « L’hépathite et le Sida » renchérissait Youcef en tirant sur le bedo.

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Les deux jeunes m’expliquèrent le succès de Mélenchon dans la région parce-que celle-ci était pleine de diversités culturelles. Lorsque le nom de Marine Le Pen est évoqué, la réflexion fut sèche : « limite celle-là, elle va faire Kim Jung Il en France », « elle va me renvoyer chez moi mais j’y suis déjà, je suis né ici. ». Quand le sujet Macron fut abordé, il fut aussi vite conclu : « paraît que celui-là il est gay ». Ils espéraient tous les deux que Mélenchon ferait un gros score aux élections législative du mois de juin « avec ça, les lois elles vont moins passer comme du beurre, j’te jure. ». Le vrai visage du/de la gagnant(e) de la Présidentielle ne serait révélé qu’après celle-ci pour les deux jeunes-hommes.

Je leurs demandèrent ce qu’ils feraient s’ils étaient président et en chœur, ils me répondirent qu’il légaliserait le cannabis.  Youcef me dit alors « si j’étais président, je ferais un de ces dégât alors la première chose que je ferais, c’est apprendre. » Dylan repris alors la conversation et m’expliqua qu’il rêve de voir un président qui comme sa mère a élevé une famille avec moins de 1000€ par mois pour qu’il « sache ce que c’est ». Les deux jeunes me confièrent qu’ils n’était pas en colère contre le système mais que celui-ci « les agace ». Ils firent référence aux nombreux scandales qui avait entaché la campagne. Youcef me dit aussi qu’il ne comprend pas pourquoi les politiciens, ils disent à la télé qu’ils achètent leurs costumes en promo « j’ai 12.000€ par mois, j’achète un vrai costard. C’est de l’hypocrisie, ils nous prennent pour des cons. »

Je dévia la conversation en leur demandant s’ils aiment le foot et je me trouva instantanément face à deux experts sur le sujet. « On est supporters d’Arsenal. » « La ligue 1, c’est chiant cette année en plus le PSG il va peut-être pas gagner. » « Le foot, c’est que de l’argent ». Je me leva, pris une photo puis Youcef me dit « Le bedo, c’est bon pour la santé, c’est pas comme l’alcool. Mais en vrai, je me sens toujours fatigué en ce moment, je comprends pas pourquoi. ». Je leur souhaita une bonne continuation et la journée touchant à sa fin, je décida de retourner vers mon gîte.

Sur le chemin, je croisa Béatrice. D’origine italienne, elle habitait dans le Nord depuis toujours. Elle travaillait dans l’informatique et elle votait blanc. Elle aurait bien voulu que le vote blanc soit reconnu d’ailleurs « pour laisser une voix à ceux qui ne veulent pas choisir ». La politique c’était pas trop son truc, au deuxième tour elle comptait voter Macron « d’ailleurs, pas de doute, il va gagner. ». 

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Le soir, je décida de me remettre de mes émotions en méditant sur une entrecôte. Après celle-ci, j’alla dormir tôt car le lendemain, je devais trouver un moyen de me rendre à Paris.

Tourcoing-Paris, la route improbable

C’est de grand matin que je me rendit à l’arrêt de bus en face du Lemon Hotel où je séjournais. Une fois que le bus arriva, je monta dedans et m’achèta un ticket. Arrivé dans le centre-ville, un contrôleur me fit remarquer avec un pv de 100€ que je devais en fait le faire valider dans la machine. Lorsque je lui épelle mon adresse à Etterbeek, celui-ci eut dur à comprendre et me dit « Monsieur, on est pas belge et on ne connaît pas les mots de la bas. » Je lui répondis que je n’était pas français et je ne savais pas qu’il fallait valider le ticket. Il menaça d’appeler la police si je continuait à me la « jouer comme-ça ». Je me fis tout petit et lui souhaita une bonne journée.

Je pris le métro jusque Lille. Sur place, je lève le pouce et me retrouva dans la voiture de Julie. Celle-ci était de Lille et allait à Hénin-Beaumont pour voir « un magasin de déco. »  Elle me dépose à la sortie de la ville célèbre car Steeve Brioris, un proche de Marine Le Pen en était le maire. Je ne m’attarda pas malgré la tentation et je lève le pouce. Le seul qui allait vers Paris était un camionneur roumain qui ne parlait ni anglais ni français.

A la radio, une émission sur les punks à chiens, ces marginaux qui avait un chien que l’on trouvait dans tous les parkings de France. « Je suis le chien du punk à chien, coup de bottines dans ta guele ». Des chants partisans  à la cause du chien, du punk ou même des deux retentissait dans les baffles de la cabine. Je me laissa bercer et trouva le sommeil. Le chauffeur me réveilla, me montra un panneau et me dis « service ». Je ne comprenais rien mais j’imaginais que je devrais sortir à la prochaine station service.

Arrivé à celle-ci, je sorti du camion et me trouva face à une flaque dans laquelle une camionnette passât à pleine vitesse en me donnant à la même occasion l’opportunité d’être tout mouillé. Je vis une BMW avec un petit jeune dedans. C’était Karim. Je lui demanda s’il allait Paris, il me dit oui. Ni une ni deux, mon sac était sur sa banquette arrière et moi à la place du mort.

Karim était parisien d’origine mais travailla pour ING à Bruxelles. C’était un « jeune cadre dynamique » fraichement sorti de l’université… Il était en route vers Paris pour retrouver sa famille. Les dimanches d’élections, ils se faisaient un resto puis vont voter tous ensemble.

Lorsque j’aborda la question politique, Karim me confia que, comme beaucoup de jeunes à Paris, il avait une préférence pour Mélenchon de base au premier tour mais a fini par voter Macron. Il regrettait fortement que le débat fût une performance déplorable de Marine Le Pen qui avait mis « les vrais sujets de cotés pour un pugilat lamentable ». Comme beaucoup, il voulait avoir à choisir entre deux visions différentes mais cohérentes qu’aurait pu lui offrir un second tour se jouant entre Mélenchon et Macron. Il croyait une victoire de Macron comme étant inévitable mais il était sûr que dès le lendemain ce dernier sera trahi par ceux qui l’on soutenu.

Il me dépose en face du RER du stade de France. Je prends ce dernier et me dirigea vers Lavinia, un bar à vin où je retrouve Victor, celui qui m’héberge cette veille d’élection. A table, il me confie qu’à Paris, personne ne votait Le Pen. On finit la soirée dans les bars du 11ème avant que j’aille me coucher en prévision du lendemain.

Paris, j’y étais!

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Je me réveilla ce 7 mai comme chaque jour. Mon programme de la journée était d’abord de me rendre au Louvre pour récupérer mon accréditation pour la soirée électorale d’En Marche !, le mouvement politique de Macron.

Pour se faire, je décida de m’y rendre à pied. La route était simple, c’est tout droit sur les quais de la Seine. Un parisien m’avait décrit ceux-ci comme tel « soit tu prends le métro et ça pue la pisse, soit tu vas à pieds sur les quais de la Seine et c’est la même odeur mais y a une plus belle vue. ». La vue était un Paris décrit comme dans les livres et les films mais aussi les prospectus touristiques qui attirent tant de touristes chinois et japonais. La population des quais était faite de jeunes filles faisant leur footing et de couples qui se promenait main dans la main. En me promenant dans les rues, je constata une chose… l’Histoire s’écrit pendant des jours ordinaires.

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Arrivant au Louvre où je dois récupérer mon accréditation, on me dit « le site est évacué pour des raisons de sécurité, revenez plus tard ». Je m’exécuta et pris le métro direction Denfert-Rochereau. Sur place, j’avait prévu d’y retrouver Charles. On s’était rencontré à un mariage en septembre où nous avions fini en rampant sur le rond-point Montgomery.

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Charles était un physicien hyperactif et hyperdoué à la parole profonde. Il se décrivait lui-même comme le professeur Tournesol. Il avait habité un peu partout en France avant de s’installer à Paris où il vivait de statistiques et de chiffres. Lorsqu’il me retrouva, il me dit qu’ici, les gens en avait marre de cette campagne. Elle durait depuis Septembre et en plus, tout le monde voulait voir Mélenchon passer au deuxième tour pour avoir « un vrai débat ». Il m’emmèna alors dans un lieu tout à fait particulier. Une grande cour où des hôpitaux abandonnés avaient étés reconvertis en bar et en sauna où l’on écoutait de la techno. « Ici on croise tout le monde pourtant on est dans les quartiers de Fillon. » me dit il en m’offrant une bière dont les bénéfices serait reversés à des réfugiés.

Dans le coin, on croisait de tout mais principalement des filles. Lorsqu’une jeune-fille me demande si je peux brancher son ordinateur à la prise à coté de moi je lui répondis « Bien sur ! ». Charles me dit que ça ne se faisait pas… A paris, il fallait être désagréable. J’insulta la jeune-fille et nous nous dirigeâmes vers l’extérieur.

Un homme nous aborda en hurlant qu’il voulait une cigarette et commença à nous faire la conversation. C’était le Lieutenant Colonel Jean-Luc Muller.

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Jean-Luc avait fait partie de l’Armée de Terre pendant 28 ans. Après cela, il avait tenté d’arnaquer 100.000€ à sa banque ce qui lui avait valu un passage à la case prison. En sortant, quelques années d’errance dans l’Hexagone l’avait amené à se retrouver à Paris où il passait du bon temps entourés de jeunes qui tentaient de s’en sortir. « J’ai quelques relations et si ça peut aider, je les utilise. Faut encourager la jeunesse. » Il était imbattable à la pétanque et il aimait bien « un petit bedo de temps en temps ». En bref, Jean-Luc était un homme qui vivait au jour le jour. L’élection de l’un ou de l’autre n’aurait aucune influence sur sa vie et c’était de la que lui venait son bonheur.

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Le temps passa et nous continuâmes à converser à trois de tout et de rien. Je respecta le ras-le-bol des gens et n’aborda pas la question de ce que les médias appellaient « l’histoire qui s’écrit. »  On me confia plus tard que pour les français, il n’y avait pas de surprise et que ce n’est pas une grande victoire que celle attendue ce soir car « il » était face à Le Pen. Les médias français ne pouvait pas annoncer de sondages pendant les votes mais les médias étrangers se donnaient à cœur joie de briser le secret autour du nom qui sortira du sacro-saint-exercice de la démocratie dès le milieu de l’après-midi.

Nous partîmes, l’heure fatidique de l’annonce du gagnant était de plus en plus proche. Charles m’emmèna me promener dans les quartiers de Fillon. « C’est ici que le parisien moyen habite ». Je lui demanda si c’est celui que l’on voyait dans les pubs pour les voitures citadines, il me répond que oui. Il m’expliqua aussi que c’est dans ces rues qu’il y a quelques années « La Manif Pour Tous » venait s’illustrer avec « ces petites familles catholiques qui manifestaient contre la mariage gay avec de l’electro et des bimbos catholiques sur les chars. » Le quartier était calme et les rues propres. On imaginait pas que c’est ici que de nombreux journalistes était venu se payer la tète de quelques catholiques.

Alors que nous marchons, il m’explique que la France était un pays extrêmement inégalitaire et divisé qui partait dans une direction que personne ne peut expliquer. « Regarde, on est sensé bien manger en France mais c’est tellement cher que tout les restaurants sont remplacés par des kebabs. ». Je lui demanda si la fierté française n’en était pas la cause, il me répondit « on appelle ça le chauvinisme ». Charles me parla aussi de la profonde fracture idéologique entre les grandes villes et la campagne. Les habitants de la campagne ne se sentaient pas représentés par une politique bien trop parisienne. Le score du Front National dans les grandes villes en était, paraît-il, représentatif.

Charles m’invita dans son appartement en attendant que je retourne vers le Louvre. C’était un appartement minuscule qu’il paye 600€ par mois. Quand je lui dis que je payait la moitié pour le double d’espace à Bruxelles, il me dit en souriant que « c’est comme-ça dans les pays sous développés ». La discussion continua et son colocataire me dit qu’en France, on votait presque tout les 6 mois donc ça n’avait rien d’exceptionnel. C’était en quelque sorte une routine. Un café, deux cafés, trois cafés et puis on se mit sur le départ.

On quitta l’appartement pour se diriger vers le métro qui me mènait au Louvre. Dans celui-ci aucune excitation politique n’était visible. Charles me donna une explication clé sur le déroulement de cette journée « en France, la politique, ça relève du privé, on en parle pas en public, ça ne se fait pas ». Arrivé au Louvre, la confusion était totale, une grande file cachée par des camions de CRS « pour protéger des terroristes » attendait de pouvoir être présente au très probable sacre d’un homme que personne ne connaissait deux ans plus qui avait promis de redresser la France au travers de la construction européenne. Un cours de yoga dansant était donné dans la rue en face et un sdf dormais près de ses canettes.

Je me dirigea vers l’entrée pour la presse afin de faire valoir mon droit d’accréditation lorsque dans la confusion générale, une explosion de joie retentit. Celle des supporters de Macron. Le sol avait tremblé sous l’émotion! Je rentra à l’intérieur et traversa une salle de presse où des journalistes du monde entier s’affairaient à diffuser sous tout ses développements l’information que les français avaient éli un président. Derrière la salle de presse, la Place du Louvre où de nombreux français venu de Paris et d’ailleurs chantait leur joie avec de la musique bon marché. Il y avait des drapeaux bleus blancs rouges partout mais aussi des drapeaux européens. Quelque-part dans la foule, des drapeaux palestiniens. Ca faisait bonne presse à l’époque.

France 2, la chaine publique était diffusée sur les grands écrans et tous criaient de joie lorsqu’ils y voyaient un soutien de Macron et sifflaient lorsque c’était un opposant (Macron avait pourtant dis « Ne sifflez pas »…). Le porte-parole de Mélenchon arriva sur le plateau et annonce directement la couleur des cinq prochaines années. Macron avait été choisi par la gauche pour mieux le torturer. La lutte sociale serait intense et ne laisserait rien passer. Les français avaient gagné mais ils n’étaient pas encore contents ni rassurés. D’ailleurs, le seront-ils un jour?

Soudainement, le chauffeur de salle annonça qu’un chanteur était là. Il était envoyé par Obama. Il venait chanter « I’m an English Man in Paris ». L’amuseur de foule en délire suivant étaient « le plus grand dj de la FM française ». Soudainement, Macron apparut à l’écran sous les applaudissements. Il avait le regard grave et annonça qu’il était content du résultat mais savait que beaucoup de français était toujours inquiets. Il promit de les écouter et félicita son adversaire à qui il avait « téléphoné ». Il ne fit qu’une brève apparition dans la soirée laissant ses militants dans les mains de l’un ou l’autre musicien. Une jeune fille pris une selfie en disant “L’élection de Macron, j’y étais!”. La populace continua de danser jusque tard même s’il n’y avait pas de bar dans l’enceinte du Louvre. C’était une soirée inoubliable. Pour ceux qui voulaient oublier, il y avait Charlotte de Witte qui joue à un festival à la sortie de la ville.

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A ce moment, je me dis que mon rôle ici était fini. J’était fatigué et il était temps de laisser les français avec leur nouveau président. Ces trois jours m’avaient permis de faire plus ample connaissance avec mes voisins. Désormais, lorsque je me promène Rue du Bailli, je sais où je suis.  Les français sont un peuple millénaire dont la fierté n’est pas vaine et le patriotisme fondé. Une brochette de gens magnifiques jusqu’à l’heure de la politique. Mes chers amis français, restez chauvins et continuez à râler. Je ne pourrais vous aimer autrement.

Epilogue

De peur de devenir moi-même parisien, je fuis Paris le lendemain à l’aube à bord d’un Blablacar à destination de Sète. La voiture était conduite par une soixantenaire typique du Sud qui m’assura que si je lui laissais un mauvais commentaire sur l’application, j’aurais affaire à elle. De temps en temps, je ris à l’idée de me faire tabasser dans la rue à coups de sacs à mains par des femmes d’âge mûr à hauts talons.